Ces jours-ci j'ai repris la route de Pithiviers. Comme quand j'étais la Poison. Petite reine de la banquette arrière. Comme lorsqu'on mettait cap à l'Ouest. Comme lorsqu'ils m'emmenaient à la mer, en vacances avec eux.

En ce temps-là, la route n'était pas une ennemie qu'on matraque à grands coups de péage. La route, on la prenait par le bras, on écoutait ses conseils en tendant bien l'oreille. Faire un détour pour visiter ce moulin à vent, là-bas ? Ma foi, pourquoi pas ? Pique-niquer au pied de cette stèle commémorative ? Allons-y ! Il fallait bien la journée pour atteindre les embruns. On s'arrêtait pour se désaltérer d'un diabolo grenadine, vérifier que le coq-au-vin de la Malbroue était toujours savoureux, on passait la Loire à Saint-Georges, ou bien l'itinéraire passait plus au Sud, pour le plaisir de pouffer en traversant Chilleurs-aux-Bois. Il connaissait tous les restaurants du parcours, routiers ou étoilés, mais confrontait régulièrement leur réputation au verdict de ses papilles. Je ne m'ennuyais pas, malgré le sac à vomi qui me sommait de ne pas ouvrir les romans choisis avec gourmandise avant le départ. Tant de choses à voir à travers la vitre, tant de vérités à entendre de leurs bouches généreuses. Tant à apprendre. A intervalles réguliers, elle sortait de la boîte à gants une pastille Vichy, un berlingot acidulé, un bonbon à la violette ou un Lutti fondant. Et le carillon d'Europe1 rythmait nos aventures.

Ces jours-ci j'ai repris la route de Pithiviers. Et c'est moi qui les conduisais. Ils sont trop vieux à présent, et je connais bien la route. On a mis le cap à l'Ouest. Mais il a fallu qu'on s'arrête. Bien avant la mer. Elle nous prévenait depuis plusieurs kilomètres déjà. Un besoin impérieux. Peut-être qu'on a cherché un bosquet tranquille. Peut-être que la mousse a adouci ses pas. Trop tôt pour les violettes et le chant des oisillons. Elle a enjambé les billons, a disparu derrière les troncs. Elle ne reviendra pas. Je sais qu'il aimerait franchir à son tour le fossé, la rattraper, lui prendre la main. L'idée ne me plaît pas. Il fera comme il voudra. Je vais rouler jusqu'à la mer. Je ne dois pas avoir peur, je peux regarder dans le rétroviseur. Elle sera toujours là. Ils seront toujours là.